LA TRIBUNE. En tant que directrice de la French Tech fraîchement nommée, vous avez fait le déplacement à Las Vegas pour votre premier CES. Pourquoi était-il important d’être présent, même en pleine crise sanitaire ?

CLARA CHAPPAZ. Nous sommes venus accompagner la délégation française, qui est composée de 140 startups sur le pavillon co-organisé avec Business France. Comme tous les grands salons, le CES reste un événement spécial, tout comme à son échelle le salon VivaTech.

Tous les ans, le CES rassemble énormément d’entreprises : il s’agit donc d’une vraie opportunité pour les entrepreneurs, en vue de rencontrer des clients et investisseurs potentiels. Quand on demande aux startups pourquoi elles souhaitent venir au CES, c’est aussi pour cette émulation, mais également pour voir ce qui se fait dans les autres pays, comment les choses fonctionnent. Et malgré la situation sanitaire marquée par beaucoup d’incertitude cette année, nous avons finalement enregistré très peu d’annulations et nous étions là pour les soutenir à faire ces rencontres.

Pour autant, contrairement aux années précédentes, aucun ministre français n’a effectué le déplacement pour soutenir la délégation de startups. N’est-ce pas antinomique ?

Les ministres ne se sont en effet pas déplacés cette année car l’un des grands risques, compte-tenu de la situation sanitaire, aurait été d’être positif au Covid sur place, et de ne pas pouvoir revenir ensuite en France. C’est une chose qu’ils ne pouvaient pas se permettre dans le contexte actuel. Mais la mission French Tech a répondu présente, aux côtés de Business France, ainsi que l’ambassadeur français aux Etats-Unis.

Le nombre d’exposants de ce salon était toutefois divisé par deux cette année et les allées, plus éparses… N’était-ce pas un frein pour le business comme on a pu le craindre ?

J’ai pour ma part peu de recul à ce sujet car il s’agissait de mon premier CES, mais ce sont les chiffres qui m’ont été rapportés. Je crois cependant que cela pouvait aussi constituer aussi une opportunité, pour les startups françaises, car la plupart des annulations ont été le fait des grands groupes, qui retenaient jusqu’ici beaucoup l’attention des médias et des visiteurs du salon.

On voit que pour cette édition, ce sont les startups qui sont à l’honneur, et ce sont elles qui portent l’innovation aujourd’hui. Cela leur a donc permis d’être beaucoup plus représentées. C’est certainement le point positif de cette situation particulière que l’on a rencontré cette année.

Le label French Tech existe depuis 2013 et avait été mis particulièrement en lumière lors des éditions 2018-2019 du CES : est-il pour autant devenu réellement visible (et surtout lisible) pour les investisseurs étrangers, d’autant plus face à la multiplication des bannières du pavillon français ?

C’est aussi la symbolique aujourd’hui pour nous du CES car la French Tech a été créée en 2013, et dès 2014, un grand nombre de startups se sont rassemblées pour se rendre au CES. C’est d’ailleurs la première fois que la presse internationale parlait de la Tech en France, on ne pensait pas forcément qu’il existait cet écosystème startups.

Depuis, les choses ont énormément évolué, la French Tech est devenue une marque internationalement reconnue. D’ailleurs, on nous l’envie souvent.

Quels sont les retours et marques d’intérêts que vous avez enregistré, pour ce label, sur la scène internationale ?

J’étais encore, ce mercredi, sur un panel aux côtés de collègues qui animent ce genre de réseaux au Royaume-Uni, en Suisse ou même à l’échelle de l’Europe, et beaucoup se demandent comment nous sommes parvenus à ce réseau.

C’est, entre autres, le fait d’être une administration directement à l’action du ministère de l’Economie, des Finances et de la Relance, qui nous a permis de créer un vrai lien entre les startups et l’Etat, qui d’accélérer sur des aspects réglementaires. A tel point qu’aujourd’hui, nous comptons désormais un réseau de près de 20.000 startups et d’ailleurs, un Français sur deux utilise aujourd’hui les services de la French Tech.

Nous sommes d’ailleurs arrivés à une phase de pivot cette année, puisque de grands fonds américains et asiatiques comme SoftBank, Tiger Global, qui se sont intéressés à nos startups et ont investi : c’est donc le résultat de cette attractivité.

Le revers de la médaille est néanmoins à chercher du côté de l’industrialisation où, on le sait, les défis demeurent importants, avec des fonds français qui n’arrivent pas encore à la hauteur des fonds étrangers et notamment américains ?

Je pense que ce n’est pas un problème car qu’aujourd’hui, nous arrivons à une étape où l’on a besoin de continuer à faire briller la French Tech à l’international, au sein d’un écosystème de la Tech qui est aujourd’hui mondial.

Le fait que les grands fonds américains s’intéressent à la France est un élément positif car cela nous permet d’avoir plus de moyens et des scale-up qui ont les moyens de se développer à l’international, tout en bénéficiant d’un regard expert à ce sujet. Bien sûr, nous voulons aussi continuer, en parallèle, à soutenir l’écosystème des fonds d’investissements français et européens.

D’ailleurs, de très belles annonces ont été faites dans les derniers mois à ce sujet, avec le fonds Eurazeo, qui a lui-même annoncé un fonds life stage de 1,3 milliard d’euros et Partech, 600 millions. On voit que cet écosystème arrive lui aussi à une phase de maturation, même si l’on reste encore en-deça de la capacité des fonds américains.

On a vu, durant cette édition du CES, malgré tout des projets très innovants, comme le robot humanoïde très réaliste du britannique Engineered Arts. Comment comptez-vous faire concrètement pour créer un écosystème qui soutienne ces innovations de rupture, que l’on rencontre aujourd’hui dans les allées du CES ?

Nous avons encore très certainement un challenge qui se situe sur le terrain de l’innovation industrielle, après avoir déjà opéré un premier grand rattrapage sur le terrain des startups numériques, à travers la French Tech.

Mais pour tout ce qui est innovations de rupture, qui sont d’ailleurs souvent des innovations de temps long, qui prennent parfois plus de 10 ans entre les travaux de R&D et la phase d’industrialisation, nous avons encore un écosystème relativement naissant, surtout au niveau des fonds d’investissement.

C’est pourquoi le gouvernement a mis en place le plan France 2030, et choisit notamment d’accorder la moitié de l’enveloppe totale de 30 milliards d’euros aux startups et à l’innovation de rupture.

L’image de la French Tech était justement jusqu’ici essentiellement liée au numérique. Or, on voit beaucoup de startups émerger aujourd’hui dans le domaine de la deeptech, et notamment de l’énergie, de l’industrie. Est-ce à dire qu’il faut désormais faire un virage de la « startup nation » à une phase plus « industrielle » du label French Tech ?

C’est l’une de nos grandes priorités. Avec, comme première étape, celle de continuer à soutenir nos géants : parce que même si nous avons de plus en plus de licornes, celles-ci sont encore de taille modérée, en comparaison des acteurs chinois ou américains.

Nous n’avons pas de grands géants de la Tech française, même européenne, sur le marché boursier mondial, alors qu’en même temps, 8 entreprises sur 10 sont des entreprises de la Tech. Il existe donc un véritable potentiel à saisir.

La seconde priorité, c’est de continuer à diversifier la Tech : on ne souhaite pas quelle celle-ci soit seulement dans le numérique, ni uniquement localisée à Paris, alors que la capitale attire encore 80% des investissements. 90% des co-fondateurs sont aussi des hommes avec pour 70%, des collaborateurs ayant un parcours académique provenant des grandes écoles … Il existe donc un vrai effort de diversification des profils à mener.

Que retenez-vous finalement de votre visite à ce premier CES post-crise sanitaire en présentiel ? Y avez-vous trouvé des leçons, ainsi que des pistes concrètes pour la France de 2030 ?

J’ai surtout été particulièrement surprise, dans le bon sens, de la diversité des secteurs qui sont représentés ici sur le pavillon français. On voit ici tout le talent de la Tech française, que ce soit dans la fintech, les marketplaces, mais aussi des innovations plus industrielles. La French Tech a notamment choisi de mettre cette année à l’honneur la greentech, dont sont issues 30 des 140 entreprises exposant sur le pavillon.

La greentech est un domaine où nous avons vraiment toutes les cartes à jouer car nous disposons à la fois des talents, des idées et des valeurs. Car la Tech française, ce sont aussi des entrepreneurs qui n’ont pas seulement envie de faire du business, mais aussi d’avoir un impact sur le monde.

Nous avons par exemple des entreprises qui ont reçu cette année un award du CES comme NepTech, qui propose du transport fluvial zéro émission grâce à de l’hydrogène vert, et équipera les JO de Paris en 2024, mais aussi BeFC, qui conçoit des piles biodégradables et green, sur une technologie elle aussi très innovante. Au total, ce sont 9 Innovation Awards qui ont été remises à nos startups, ce qui démontre la vivacité de ce secteur.

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« La France a une carte à jouer dans le monde de la greentech » (Clara Chappaz, Mission French Tech) – La Tribune